PROPHYLAXIE DES INFESTATIONS A PETITS STRONGLES : COMMENT GERER LA PROBLEMATIQUE LIEE A L’HYPOBIOSE LARVAIRE ET A LA CHIMIO-RESISTANCE.

 

Claire Collobert-Laugier et Frédéric Beugnet

 

 

L’utilisation répandue des anthelminthiques modernes et le développement de stratégies de contrôle efficaces contre les grands strongles a entraîné une nette réduction de la prévalence de ces parasites et des lésions associées mais a aussi révélé le pouvoir pathogène des cyathostomes considérés actuellement comme les principaux parasites digestifs du cheval (Love et al., 1999).

Malgré la fréquence des traitements antiparasitaires, le taux d’infestation par les petits strongles s’est maintenu autour de 80-100% dans toutes les régions d’élevage du monde, sans doute grâce au phénomène d’hypobiose larvaire, et à l’acquisition de résistance aux dérivés du noyau benzimidazole. Ces nématodes constituent aujourd’hui la première cible des programmes de prophylaxie antiparasitaire.

 

L’objectif de cette communication est de préciser la double problématique liée aux infestations par les cyathostomes :

-       d’une part, la capacité des stades larvaires à entrer en hypobiose et à engendrer un syndrome clinique grave appelé cyathostomose larvaire,

-       d’autre part, la capacité des strongles à développer des chimio-résistances.

 

 


1- PROBLEMATIQUE LIEE A L’HYPOBIOSE LARVAIRE

 

Claire Collobert-Laugier

Afssa site de Dozulé – Laboratoire d’études et de recherche en pathologie équine

14430 Goustranville, France

 

Summary : Larval cyathostomosis – How to prevent or treat the disease

Larval cyathostomosis was first reported in 1913 in France. The disease occurs when the early L3 stages of cyathostomes arrest their development and accumulate in the mucosal layer of the large intestine. The infective larvae ingested in fall are more prone to enter a state of hypobiosis. They remain in the mucosal cysts until a signal to resume the development to L4 is received. The nature of the signal is still unclear : climatic factors, anthelmintic treatment removing the luminal worms and host immunity are considered to play a role.

The seasonality of larval cyathostomosis may be a consequence of climatic conditions as the synchronous excystation and emergence of L4 from the intestinal wall mainly occur in winter and early spring in the northern temperate zone. The young horses less than 5 years of age are  more often affected by the disease.

The massive accumulation of cyathostome larvae in the caecal and colonic wall typically produces 2 distinct clinical syndromes :

- The most frequent is a profuse and sudden onset diarrhea associated with a rapid and marked

  weight loss and subcutaneous oedema of the limbs and ventral abdomen. It coincides with

  the emergence of numerous encysted larvae.

- The other one is also characterized by a severe weight loss and hypoalbuminemia but is

  exempt from diarrhea and may be observed before emergence.

Lower numbers of encysted larvae may cause moderate weight loss with pasty feces and decrease performance in winter.

Low grade recurring bouts of colic are associated with the invasive phase of caecal mucosa by L3 and with the reactivation and emergence into the gut lumen of the encysted stages.

 

Because the severity of the disease, it is important to prevent larval cyathostomosis with strategically timed larvicidal treatment rather than to treat after the onset of the clinical signs. The larvicidal treatment must be effective against all mucosal stages that are present in the horse. The hypobiotic larvae (inhibited and encysted larvae) correspond to the early L3 and are considered to be very few susceptible to the action of most anthelmintics because of their lack of metabolism. The reactivated larvae, still encysted or excysted, are more susceptible.

 

At present, 3 products must be considered for the prevention or treatment of larval cyathostomosis. Moxidectin (0.4mg/kg) and ivermectin (0.2 mg/kg) are effective on invasive L3 stages (EL3) before cyst formation, on non-inhibited encysted larvae (late L3 and L4) and on just emerged forms. Efficacy against EL3 seems to be highly variable.

Fenbendazole at the dosage of 7.5 mg /kg/day for 5 consecutive days is reported to be active on all the larval stages including the EL3 and is approved in the United Kingdom and Ireland for this use.

Prophylactic dewormings are performed in spring (April or May) and after the grazing season in late fall (November) with moxidectin or ivermectin at the usually recommended dosages.

Because Fenbendazole at the dosage of  7.5 mg /kg/day for 5 consecutive days is not labeled in France, its use should be limited to treatment. Associated anti-inflammatory therapy may be beneficial. NSAID have limited value but dexamethasone appears to reduce inflammation of the large intestine mucosa probably by suppressing the response of immune and inflammatory effectors cells.

The prophylactic programs must obviously also include measures for reducing pasture contamination with worm eggs and larvae (low density of horses on pastures, pasture rotations, pasture harrowing and clipping in hot and dry weather, grazing of cattle on horse pastures in autumn and winter, weeekly removal of the feces…).

Key words : larval cyathostomosis – hypobiosis – prevention - treatment

 

 

I Le pouvoir pathogène des cyathostomes.

 

Les vers adultes, à l’exception de quelques espèces, vivent non fixés ; ils sont présents dans les mucosités qui tapissent la paroi caeco-colique où ils se nourrissent de débris de muqueuse et de contenu digestif. Du fait de leur mode d’alimentation, leur pouvoir pathogène est limité sauf lors d’infestation massive.

 

Le pouvoir pathogène des cyathostomes est essentiellement associé aux stades larvaires.

Après ingestion, les larves infestantes perdent leur gaine et pénètrent dans la paroi du gros intestin. Elles se localisent principalement dans la muqueuse et la sous-muqueuse caecale et y muent. Les larves restent habituellement enkystées de 30 à 60 jours, ce délai étant variable selon les espèces. L’infestation est souvent subclinique malgré le développement d’une entéropathie inflammatoire.

Certaines larves peuvent présenter un arrêt de développement ou hypobiose au stade L3 précoce dans les cryptes de Lieberkühn, ou la muqueuse caeco-colique et s’accumuler ainsi dans la paroi intestinale.  L’émergence synchrone de très nombreuses larves dans la lumière du gros intestin est responsable d’un syndrome diarrhéique sévère appelé cyathostomose larvaire.

 

 

II La cyathostomose larvaire 

 

II.1 aspects épidémiologiques

 

Les larves infestantes ingérées en automne sont les plus disposées à entrer en hypobiose (Eysker et al., 1984 ; Klei, 1992). Les larves inhibées sont susceptibles de se réactiver au terme de délais variables, jusqu’à 2,5 ans (Uhlinger, 1991). La reprise du développement jusqu’au stade L4 est déclenchée par un signal encore méconnu : des facteurs climatiques, les traitements anthelminthiques qui éliminent les vers adultes luminaux et l’immunité de l’hôte joueraient un rôle (Paul, 1998). Le caractère saisonnier de la cyathostomose larvaire semble être une conséquence de conditions climatiques car la levée d’inhibition et l’émergence des L4 surviennent surtout en fin d’hiver et au début du printemps dans les régions tempérées de l’hémisphère Nord.

Des chevaux de tout âge peuvent être atteints mais les jeunes de moins de 5 ans et les très âgés (>18ans) sont prédisposés (Love et Duncan, 1992 ; Herd et Gabel, 1990 ;Mair, 1993 ;  Collobert et al, 1996).

 

II.2 aspects cliniques et diagnostiques

 

L’expression clinique des infestations larvaires est très variable.

 

L’accumulation massive de larves dans la paroi caeco-colique produit classiquement 2 syndromes cliniques distincts.

·      Le plus fréquent est une diarrhée profuse, d’apparition brutale, intermittente ou persistante, associée à un amaigrissement rapide, de la fièvre et des œdèmes déclives (jambes, abdomen, parfois bout du nez). La diarrhée coïncide avec l’émergence des larves; la rupture des kystes larvaires forment de multiples ulcérations entraînant des pertes protéiques importantes et une exacerbation de la réaction inflammatoire. L’évolution est souvent mortelle. La cyathostomose larvaire représente environ un tiers des causes de diarrhée chronique (Love, 1992 ; Collobert, 1996). Des complications de surinfection bactérienne, notamment par des salmonelles, ont été identifiées (Giles et al., 1985 ; Reilly et al., 1993 ; Collobert et al., 1996).

 

·      L’autre syndrome est caractérisé par un amaigrissement sévère et inclut également fièvre, dépression, inappétence et oedèmes déclives ; la diarrhée est absente (Mair, , 1994 ; Collobert et al., 1996). Il est observé en présence d’une majorité de larves intra-pariétales.

 

Un nombre plus faible de larves enkystées peut causer une perte de poids modérée accompagnée d’une consistance bouseuse des fèces et d’une méforme chez les chevaux en travail. Des accès de coliques sont parfois observés pendant la phase d’invasion de la muqueuse caecao-colique par les L3 ou lors de la réactivation et de l’émergence dans la lumière intestinale des stades inhibés.

 

Il n’existe actuellement aucune méthode de diagnostic permettant d’évaluer la charge en larves pariétales. Les examens coproscopiques usuels (comptage/identification des œufs) reflètent exclusivement l’importance de la population de vers adultes.

Au moment de l’émergence, les larves rouge vif sont bien visibles à l’examen macroscopique de la diarrhée ou sont retrouvées adhérentes sur le gant de fouille après une exploration rectale.

Les analyses sanguines mettent en évidence des modifications biochimiques et hématologiques, caractéristiques dans les 2 cas : une hypoalbuminémie qui s’aggrave avec l’évolution et une leucocytose avec neutrophilie. L’anémie et l’éosionophilie sont inconstantes ; l’augmentation des alpha et bétaglobulines n’est pas pathognomonique (Giles et al., 1985; Uhlinger, 1991 ; Love, 1992 ; Love, 1995).

 

III Prévention et traitement de la cyathostomose larvaire

 

La sévérité clinique de l’affection et le taux relativement faible de succès thérapeutique (40%) (Love, 1992b) implique de prévenir la cyathostomose larvaire par des molécules larvicides employées à des moments stratégiques plutôt que de traiter après l’apparition des signes cliniques.

 

Les produits larvicides

Idéalement, les molécules larvicides devraient être efficaces sur tous les stades larvaires présents. Les larves en hypobiose (ou inhibées) correspondent au stade L3 précoce (EL3 pour early L3) et sont considérées comme peu sensibles à l’action de la plupart des anthelminthiques du fait d’un métabolisme réduit (Love et al., 1999). Les larves L3 invasives et les larves non inhibées, encore enkystées (stades tardifs de L3 ou LL3 et précoces de L4 ou EL4) ou désenkystées (L4 tardives ou LL4),  sont plus sensibles.  

 

La diagnose des différents stades larvaires est délicate et surtout la détermination du caractère inhibé ou non des stades enkystés. Ces difficultés techniques, la sensibilité variable des divers types de larves ainsi que des la diversité des protocole d’étude expliquent les controverses entre les auteurs quant’ à l’efficacité des anthelminthiques sur les larves pariétales de cyathostomes (Beugnet, 1998).

 

Néanmoins, 3 molécules peuvent être envisagées dans un objectif larvicide : le fenbendazole, l’ivermectine et la moxidectine. La moxidectine (0,4 mg/kg) et l’ivermectine (0,2 mg/kg) sont actives sur les stades L3 invasifs (EL3 avant inhibition), sur les stades enkystés non hypobiotiques (LL3 et EL4) et sur les larves juste émergées. Leur efficacité sur les EL3 inhibées semble très variable.

Le fenbendazole à la posologie de 7,5 mg/kg/j en une fois pendant 5 jours consécutifs serait actif sur tous les stades larvaires y compris les larves EL3 (Duncan et al., 1998). Ce mode d’administration ne possède pas d’AMM en France alors qu’il est enregistré au Royaume Uni et en Irlande (Paul, 1998).

 

Administrations d’anthelminthiques à visée prophylactique

Elles sont réalisées au printemps (avril-mai) et après la saison de pâturage, en fin d’automne/début d’hiver, lorsque les larves entrent un hypobiose, avec de la moxidectine ou de l’ivermectine aux doses recommandées.

En cours de saison à l’herbage, l’emploi d’anthelminthiques rémanents permet de retarder la réexcrétion des œufs par les chevaux et donc de limiter la contamination des parcelles. L’excrétion d’œufs de strongles est nulle pendant au moins 8 semaines après emploi de la moxidectine et 4 semaines pour l’ivermectine ; elle atteint le seuil de 200 œufs/g (limite nécessitant une intervention thérapeutique) après plus de 12 semaines pour la moxidectine et 8 semaines pour l’ivermectine (Alzieu et al., 1997. Dorchies et al., 1997).

 

Traitement de la cyathostomose larvaire

Les objectifs sont, d’une part d’éliminer les larves encore enkystées et les formes luminales, d’autre part de contrôler la réaction inflammatoire pariétale et les troubles hydro-électrolytiques liés à la diarrhée.

Les chances de succès thérapeutique sont corrélées négativement à la densité de larves dans la muqueuse caeco-colique et aux lésions muqueuses consécutives lors de l’émergence.

 

L’emploi du fenbendazole à 7,5 mg/kg/j pendant 5 jours consécutifs est recommandé. Cet anthelminthique est associé à une thérapie classique de soutien lors de diarrhée chronique (fluidothérapie, pansements gastro-intestinaux). L’administration de dexaméthasone à doses filées est préconisée par certains auteurs : 0,5mg/kg/j pendant 4 jours puis un jour sur 2 pendant 4 jours puis une dose totale de 4mg tous les 4 jours jusqu’à rémission complète (Church et al., 1986). Les corticoïdes permettent de limiter les phénomènes d’hypersensibilité et donc offrent beaucoup plus d’intérêt que les anti-inflammatoires non stéroïdiens.

 

Les mesures sanitaires de prévention

Les mesures sanitaires visant à réduire la contamination des herbages sont un complément indispensable à l’emploi des anthelminthiques.

La gestion sanitaire du cheptel exige la constitution de lots de chevaux par catégorie d’âge (poulinières suitées, yearlings, adultes autres que poulinières suitées); tous les chevaux d’un lot étant soumis aux mêmes mesures simultanément (pâturage commun, vermifugation par lot, rotation par lot) (Beugnet, 1998).

Le surpâturage doit être évité ; la densité maximale étant de 1 cheval par hectare. Les rotations de pâtures sont utiles car la quantité de larves infestantes dans l’herbe croît avec la durée de séjour du troupeau sur la même parcelle. Un changement opéré tous les 15 jours sur des parcelles inoccupées pendant 1 à 3 mois entraîne une décontamination notable des prairies, surtout en été (Beugnet, 1998).

Le passage de bovins sur les pâtures après les chevaux est une pratique favorable qui permet de rompre les cycles des strongles équins. En effet, les bovins constituent des culs de sac épidémiologique pour la plupart des parasites internes des équidés à l’exception d’un nématode gastrique commun Trichostrongylus axei.

Le fauchage, broyage ou hersage des surfaces par temps chaud et sec favorisent la destruction des larves en les exposant aux rayons solaires. Enfin, le ramassage hebdomadaire des crottins sur les parcelles est une méthode contraignante, rarement réalisée mais qui donne des résultats remarquables.

 

 

Références

 

Alzieu JP, Bourdenix L, Alzieu C, Flochlay A, Blond-Riou F, Dorchies P : Persistance de l’activité d’un gel oral à 2 p. cent de moxidectine sur  les strongles gastro-intestinaux de chevaux infestés naturellement. Résultats d’un essai dans le Sud-Ouest français. Bull GTV, 1997, 5, 80-83

Beugnet F : Méthodes de lutte contre les strongyloses équines. Prat Vet Equine, 1998,30,45-55

Church S, Kelly OF, Obwolo MJ : Diagnosis and successful treatment of diarrhea in horses caused by immature small strongyles apparently insusceptible to anthelmintics. Equine Vet J, 1986,18,401-403

Collobert C, Tariel G , Bernard N et Lamidey C : Prévalence et pathogénicité des larves de cyathostominés en Normandie. Rec Med Vet, 1996, 172, 193-200 

Dorchies P, Clément F, Mazaud V, Flochlay A, Blond-Riou F : Persistance de l’efficacité de la moxidectine gel équin à 2 p. cent chez des chevaux exposés à des réinfestations continues au cours d’une saison de pâture en France. 23ème Journée de la Recherche Equine, Institut du Cheval, 1997, 33-42

Duncan JL, Bairden K, Abott EM : Elimination of mucosal cyathostome larvae by five daily treatments with fenbendazole. Vet Rec, 1998,142,268-271

Eysker M, Jansen J and Mirck MH : Inhibited development of cyathostominae in the horse in the early third stage. Res Vet Sci, 1984, 37, 355-356

Giles CJ, Urquhart KA, Longstaffe JA : Larval cyathostomiasis (immature Trichonema-induced enteropathy) : a report of 15 clinical cases. Equine Vet J, 1985,17, 196-201

Herd RP and Gabel AA : Reduced efficacy of anthelmintics in young compared with adult horses. Equine Vet J, 1990, 22, 164-169

Klei TR : Recent observations on the epidemiology, pathogenesis and immunology of equine helminths infections. Equine infectious Diseases IV – Proceeding of the  sixth International Conference Cambridge 1991 – R&W Publications Newmarket 1992, 129-136

Love S : Chronic diarrhoea in adult horses : a review of 51 referred cases. Vet Rec, 1992a, 130, 217-219

Love S : Parasite-associated equine diarrhea. Compend Contin Educ, 1992b, 14,642-649

Love S and Duncan JL : The development of naturally acquired cyathostome infection in ponies. Vet Parasitol, 1992c,44, 127-142

Love S : Recognizing disease associated with strongyles in horses. Compend Contin Educ, 1995, 17,564-567

Love D, Murphy D and  Mellor D : Pathogenicity of cyathostome infection. Vet Parasitol, 1999,85,113-122

Mair TS : Recurrent diarrhea in aged ponies associated with larval cyathostomiasis. Equine Vet J, 1993, 25, 161-163

Mair TS : Outbreak of larval cyathostomiasisamong a group of yearling and two-year old horses. Vet Rec, 1994, 135, 598-600

Paul JW : Equine larval cyathostomosis. Compend Contin Educ,1998,20,509-515

Reilly GAC, Cassidy JP and Taylor SM : Two fatal cases of diarrhoea in horses associated with larvae of small strongyles. Vet Rec, 1993, 132, 267-268

Uhlinger CA : Equine small strongyles : epidemiology, pathology and control. Comp Contin Educ, 1991,13, 863-869

 

 

2- Problematique liee a La résistance aux antiparasitaires chez les cyathostomes 

 

F.Beugnet

MERIAL, 29 Av T.Garnier, 69 348 Lyon Cédex 07

 

Mots clés : Parasite, chimiorésistance, équidés, dépistage, prévention.

 

Introduction :

            Le phénomène de chimiorésistance est un mécanisme biologique universel, décrit dans tout le règne vivant, allant des virus aux mammifères. Les résistances aux antiparasitaires sont préoccupantes car elles restreignent les possibilités de lutte contre les parasites, il est donc indispensable de limiter et de contrôler l’apparition de telles populations parasitaires.

            La chimiorésistance repose sur un processus de sélection génétique au sein d’une population d’individus (Beugnet et Kerboeuf, 1997). Les mutants résistants pré-existent avec une fréquence de l’ordre de 1 individu pour 1 à 10 millions. La pression de sélection, exercée par les programmes de lutte antiparasitaires, favorise la multiplication de ces mutants, dont la fréquence augmente progressivement jusqu’à devenir plus importante que celle des individus chimiosensibles. A côté de l’existence de gènes de résistance, souvent multiples et de mieux en mieux connus, il y a donc un processus dynamique, qui peut prendre plusieurs dizaines d’années, et qui aboutit finalement aux échecs thérapeutiques.

            Les parasites qui développent des mécanismes de résistance se retrouvent dans tous les phylums : Fungi, protozoaires, trématodes, nématodes, acariens, insectes. En médecine vétérinaire, quatre catégories peuvent être distinguées : 1- les arthropodes sources de nuisance (mouches piqueuses), 2- les arthropodes parasites et/ou vecteurs (poux mallophages, agents de gales, tiques), 3- les helminthes (en particulier les Trichostrongylidae parasites digestifs des ruminants et les Cyathostominae parasites des Equidés), et 4- les coccidies.

            Les similarités en ce qui concerne le déterminisme génétique, les mécanismes biologiques de résistance et la dynamique de sélection des populations permettent de faire des comparaisons entre parasites, même très éloignés, et entre les espèces parasitées (volailles, chevaux, ruminants, porcs). Observer ce qui arrive dans un système donné peut permettre de prévoir ce qui peut se passer dans un autre groupe. De la même façon, le suivi des mesures préventives réalisées dans un système permet de les adapter à d’autres. Ainsi, le principe de la rotation ou alternance lente des molécules a d’abord été employée pour limiter les échecs en matière de coccidioses aviaires, puis pour contrôler les populations d’insectes comme les mouches piqueuses Haematobia irritans en élevage bovin, plus récemment pour contrôler la résistance des trichostrongles parasites des ovins-caprins aux anthelminthiques. Cette alternance de groupe chimique est aujourd’hui conseillée lors des programmes de vermifugation des chevaux.

 

I-Définitions et précisions concernant le phénomène de chimiorésistance (Beugnet et Kerboeuf, 1997)

 

            Définition : “ Une population chimiorésistance est une population de parasites ayant génétiquement acquis la capacité de résister à des concentrations d’antiparasitaires habituellement létales pour des individus de cette espèce ” (O.M.S., 1976 ; énoncé concernant à l’origine les arthropodes).

Fondement biologique : Le développement d’une population d’individus chimiorésistants est un phénomène dynamique qui résulte d’une sélection génétique. Les individus résistants, pré-existant et peu nombreux, sont favorisés par une pression de sélection exercée par l’emploi d’antiparasitaires. Ce phénomène est lié à la sélection de gènes de résistance, présents à l’origine dans la population avec une fréquence initiale très faible, de l’ordre de 10-6. La résistance reposant sur un déterminisme génétique, un nématode chimiorésistant l’est à tous ces stades de vie : larvaires ou adulte. Des variations liées à l’équipement enzymatique et la constitution des différents stades sont néanmoins possibles. Les tests de dépistage des résistance s’adresse en général aux larves libres, voire aux œufs, donc à des stades très éloignés des larves et adultes parasites (Beugnet et al, 1996). Le phénomène de sélection peut s’exercer sur tous les stades : sélection d’adultes résistants lors de traitements d’été, sélection de larves résistantes lors de traitements d’automne.

 

Mécanismes de résistance : Divers mécanismes ont été mis en évidence :

            - Modifications comportementales : fuite face à un insecticide (décrit chez les Muscidae et les Culicidae),

- Augmentation des capacités de détoxication par le parasite lui-même (décrit chez les insectes, les acariens et les strongles),

- Modification quantitative ou qualitative des récepteurs aux antiparasitaires (décrit chez les arthropodes et les nématodes, par exemple la mutation de la bétatubuline chez les nématodes résistants aux benzimidazoles).

 

            Sélection de la résistance : La sélection est liée à l’emploi répété des antiparasitaires, et parfois à des erreurs d’utilisation.

                        - Fréquence d’utilisation : plus la fréquence d’utilisation d’un antiparasitaire est élevée, plus la pression de sélection est importante. Le risque maximal est représenté par une utilisation à une fréquence correspondant à la période prépatente des parasites, puisque chaque génération est alors soumise à un traitement (cas d’une vermifugation mensuelle d’agneaux).

- Utilisation de procédés rémanents : certains procédés rémanents, comme les diffuseurs intra-ruminaux d’anthelminthiques ou certains pour-on insecticides, peuvent induire une pression de sélection permanente, par rapport à des traitements discontinus. Leur usage devra donc être raisonné, ne pas intéresser tous les animaux, et laisser des “ refuges ” aux parasites chimiosensibles. C’est par exemple le cas en élevage bovin où seuls les animaux en première ou deuxième saison de pâturage portent des bolus, alors que les adultes sont peu vermifugés. Comme chez les ruminants, l’emploi de spécialités rémanentes chez les Equidés pourrait augmenter la pression de sélection exercée sur les cyathostomes. Elle doit donc être raisonnée, et la fréquence d’emploi diminuée. Une spécialité rémanente utilisée à l’automne risque de sélectionner des larves chimiorésistantes, qui seules seront à l’origine des nouvelles populations de strongles au printemps suivant.

- Choix de la dose : Les modélisations ont prouvé que les erreurs de dosage intervenaient pour favoriser la sélection de parasites chimiorésistants. Les sous-dosages permettent la survie des individus hétérozygotes, portant des allèles de résistance co-dominants, ou récessifs. Ils interviennent dans le développement de résistance polygéniques, ce qui semble être le cas chez les helminthes. Il s’agit cependant de “ légers sous-dosages ”, correspondant à l’administration de doses létales supérieures à 50 %. Les sous-dosages massifs ne sélectionnent pas les individus chimiorésistants, parce qu’ils permettent aussi la survie d’individus chimiosensibles, et que ces derniers ont généralement une meilleure capacité de reproduction que les parasites chimiorésistants (« fitness » positive). Ces légers sous-dosages sont fréquents lors de vermifugation des ovins, du fait de l’absence de pesées individuelles, et de la réalisation de traitement sur la base d’un poids moyen. Statistiquement, la moitié des animaux est alors sous-traitée. Ces sous-dosages peuvent s’observer chez les chevaux par erreur concernant le poids, ou par rejet d’une partie du vermifuge.

 

            Types de résistance : Plusieurs types de résistance sont décrits selon les capacités des parasites à résister à une substance unique (résistance simple), un groupe de substances ayant le même mode d’action (résistance de famille), ou un ensemble de composés ayant des modes d’action différents (résistance multiple). La résistance est généralement de “ famille ”.

            Si la résistance est de famille, il peut exister des variations d’efficacité liée à la posologie thérapeutique, ou à l’affinité de certaines molécules pour leur récepteur. Ainsi,  l’efficacité de la fluméthrine sur des tiques résistantes à la deltaméthrine a été démontrée, mais en quelques semaines, les parasites concernés sont également devenus résistants à la fluméthrine (Beugnet and Chardonnet, 1995). En ce qui concerne les benzimidazoles, il est clairement démontrée que la résistance, liée à une mutation des récepteurs ainsi qu’à une augmentation des mécanismes de détoxication (Beugnet et al, 1997), est un phénomène touchant l’ensemble du groupe chimique.

En ce qui concerne les macrolides antiparasitaires, la résistance semble commune à tout le groupe : des helminthes chimiorésistants à l’ivermectine le sont à la moxidectine, pour des doses létales équivalentes (Conder et al, 1994 ; Vermunt, 1996) . A l’inverse, les posologies thérapeutiques ne sont pas comparables, et une dose de 0,2 mg/kg de moxidectine peut, dans certains essais être efficace, alors que la même posologie thérapeutique d’ivermectine ne l’est pas (Craig et al, 1992). Bien souvent, comme cela est observé avec d’autres antiparasitaires, cette efficacité de terrain est de courte durée.

 

 

II- Situation chez les petits strongles équins :

 

            Chez les chevaux, le phénomène de résistance des cyathostomes aux anthelminthiques n’est pas récent : Drudge et Lyons ont décrit une résistance au thiabendazole dès 1965, puis Round et al en 1974. Cependant, ce phénomène n’avait pas d’importance épidémiologique et restait sporadique. Ce n’est que récemment, à partir de la fin des années 1980, que quelques articles ont indiqué l’émergence de nombreuses populations de petits strongles équins résistantes aux benzimidazoles (description d’une résistance de cysthostomes au mébendzole dans le Nord Ouest de l’Angleterre par Britt and Clarckson en 1988). Dès 1991, Boersema  et al décrivaient ce phénomène en Europe du Nord, tandis qu’en 1993 Tolliver et al l’étudiaient aux Etats-Unis.

            La résistance des cyathostomes aux benzimidazoles est aujourd’hui décrite dans la majorité des pays du monde et d’Europe : Etats-Unis, Royaume-Uni, Hollande, Danemark, Norvège, Suède, Allemagne, France. La fréquence des populations chimiorésistantes peut être importante. Collobert et al, 1997 indiquent que la résistance aux benzimidazoles se retrouve dans 60% des haras de Normandie. Les études des espèces de cyathostomes montrent que la plupart, probablement toutes, sont capables de devenir résistantes. Les suivis conduits par E.T.Lyons et al, 1996, indiquent la fréquence du phénomène au sein de populations de Cyathostomum catinatum, Cyathostomum coronatum, Cylicocyclus nassatus, Cylicostephanus goldi et Cylicostephanus longibursatus. Il s’agit en fait des espèces les plus fréquentes, par conséquent les plus soumises au processus de sélection.

            Les benzimidzoles, par leur utilisation abondante et leur ancienneté ont été les premiers intéressés. S’il semblait y avoir à l’origine des variations d’efficacité des benzimidazoles, avec la description de l’activité de l’oxibendazole sur des petits strongles résistants à d’autres benzimidazoles (E.T.Lyons et al, 1994), il  ne s’agissait en fait que d’un phénomène transitoire. On sait aujourd’hui que la résistance est de famille et touche l’ensemble des molécules ayant un même mode d’action.

            Plus récemment, et probablement du fait du remplacement des benzimidazoles par le pyrantel, des résistances à ce principe actif ont été publiées. Certaines populations de cyathostomes sont d’ailleurs multirésistantes aux benzimidazoles et au pyrantel (Chapman et al, 1996 ; Coles et al, 1999).

            Comme l’indiquent Llyod et Soulsby, 1998, l’émergence des résistances est inévitable, et la question n’est pas “ de savoir Si la résistance va se développer, mais Quand ? ”. Son développement et son extension doivent être retardées par des mesures de lutte adaptée vis-à-vis des strongyloses équines. Ces mesures doivent associer des méthodes sanitaires et les vermifugations (Proudman and Matthews, 2000). Ces dernières doivent prendre en compte la nécessité de conserver l’usage des anthelminthiques. Aujourd’hui, aucune résistance n’est décrite vis-à-vis des avermectines/milbémycines. C’est l’usage raisonné de ce groupe qui permettra d’en prolonger l’utilisation. Il faudra notamment veiller à ne pas vermifuger à outrance, et utiliser à bon escient les spécialités rémanentes, qui augmentent le processus de sélection des gènes de résistance (Sangster et al, 1999 ; LeJambre et al, 1999, Kaplan and Little, 2000).

            De façon à mieux prévenir l’émergence des résistances, ou à la diagnostiquer lorsqu’elle est présente, il est désormais indispensable de mettre en place des dépistages sur le terrain. Le test le plus simple, appelé FECRT pour “ Fecal Egg Count Reduction Test ” repose sur la coproscopie quantitative et le calcul de la réduction du nombre d’œufs de parasites après traitement (Craven et al, 1999). Il se réalise à partir d’une dizaine d’animaux, comme en élevage de ruminants (Encadré).

 

Bibliographie :

 

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Coles G.C. : Pyrantel resistant large strongyles in racehorses. Vet.rec., 1999, October 2 : 408.

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Kaplan R., Little S.E. : Controlling equine cyathostomes. Compendium, April 2000 : 391-395.

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Encadré : Test de réduction du nombre d’œufs de strongles après vermifugation (“ FECRT ”) :

 

Le principe est la réalisation d’une coproscopie et d’une coproculture sur des animaux (au minimum 5 animaux par classe d’âge) n’ayant pas reçu de traitement anthelminthique depuis 4 semaines. Ces animaux sont en même temps vermifugés. Un deuxième examen coproscopique est réalisé 10-14 jours après traitement. Le calcul du % de réduction du nombre d’œufs de strongles est réalisé.

 

% Réduction de Ponte = (OPG avant traitement - OPG J+10) x 100

                                                               OPG avant traitement

 

            Si ce pourcentage est inférieur à 90 %, il y a suspicion de résistance, s’il est supérieur à 90 % , la population de parasites est considérée comme chimiosensible.

 

Avantages : Ce test ne demande aucune manipulation particulière. Il n’est ps couteux et est tout à fait adapté à l’exercice rural. Il permet de suspecter très rapidement une diminution d’efficacité des traitements.

 

Inconvénients : Des variations dans la ponte des parasites peuvent faire suspecter une résistance anthelminthique (prolificité accrue, ou aucune modification), ou au contraire une efficacité (arrêt ou diminution de la ponte).

La prolificité des parasites est liée à de nombreux facteurs : espèce de parasite, âge, niveau d’infestation de l’hôte, réponse immunitaire de l’hôte, conditions physiologiques de l’hôte (gestation). Le nombre d’œufs peut ainsi fluctuer d’une semaine à l’autre.

 

 

 

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